###
_ 29/06/2010
_ in Illustration
Filed under :
CLEER
postmortem
_ par Daylon

CLEER

CLEER, par L.L. Kloetzer (2010) | illustration/conception de Daylon

Cleer, de L.L. Kloetzer, aux éditions Denoël. Parution prévue : septembre 2010.

Ces dernières ont vu les rentrées littéraires m’offrir chez Denoël de gros chantiers. Si le diptyque de fantasy cubiste de Hal Duncan m’aura occupé durant les saisons 2007-2008 puis 2008-2009, c’est une entité double française (ou suisse, plutôt ?) qui marque un tournant important ; à la fois dans ma collaboration avec l’éditeur et dans la façon de considérer le "produit", autrement qu’un paquet de feuilles encapsulé dans un morceau de carton que l’on viendrait peindre en quadri.

Je vous propose, ci-après, le second volet d’un long postmortem, dont les curieux auront pu lire la première partie ici. Une poignée d’articles verront certainement le jour ces prochains mois, à la fois pour suivre la finalisation du produit, les éventuelles créations dérivées et sa sortie même. Un autre article séparé que nous publierons très bientôt, traitera spécifiquement de la maquette intérieure. Tout sera publié avec le tag "Cleer" requis.

La suite. Maintenant.

Commençons par enfoncer des portes ouvertes, mais il est utile ici d’insister : Cleer est un projet important. Important pour ses auteurs, L.L. Kloetzer (pour "Laure & Laurent Kloetzer") ; important aussi pour éditeur. Important, enfin, pour moi. Chacun aura profité de Cleer pour avancer, proposer, expérimenter et mettre en pratique des envies et une certaine vision du roman français d’imaginaire. De la même manière que nos idées à tous auront évolué et mûri, ce que nous aurons envisagé pour le représenter en rayon aura changé. Des pistes explorées, abandonnées ; des pistes radicalement différentes les unes des autres.

De longues discussion aussi avec les auteurs, autour des idées brassées par le livre mais surtout par les valeurs représentées par la compagnie fictive Cleer.

Ici, nous devions à la fois construire un visuel de "Cleer", la compagnie, et un autre pour "Cleer", le livre. Ce sont deux choses bien différentes : la première se positionne à un niveau purement narratif. Nous sommes au niveau des personnages, des interactions, de l’univers. La seconde, en revanche, se hisse du coté du lecteur ; de l’achat potentiel ; notre quidam qui va devoir saisir les enjeux globaux du livre, son style, sa forme littéraire.

La première piste :
Mais de prime abord, fin 2007, lorsque je fus approché par Gilles Dumay pour travailler avec L.L. Kloetzer, il était surtout question d’une solution purement illustrative.

Cleer - illustration - première piste

... Le hasard faisant bien les choses, un article du Moonmotel avait présenté quelques semaines plus tôt cette photographie (article original : "C'est alors qu'il découpèrent [...]" ).

Insérer ici un flash-forward.
Nous sommes en 2009 : l’ombre de Factory ne cesse de planer sur la musique, Peter Saville hante les discussions de designers ; le mythique studio The Designers Republik ferme.
À force de longues discussions par messagerie instantanée et d’échanges d’emails se dégageait une tendance forte, vis à vis de Cleer : ce qui marquait nos auteurs, ce qui faisait la puissance de cette société, était sa composante cent-pour-cent éthérée. Cleer était plus un nom qu’une susbtance. Un logo, une campagne de communication, mais rien de physique. Des cadres, des n+1 successifs, des réunions et des séminaires, mais aucune production réellement quantifiable.

Très bien. Exit le figuratif attendu. La piste est validée par l’éditeur. Il est question de débloquer un budget spécifique pour pouvoir fabriquer le livre de la façon la plus adéquate. Sur le principe, nous nous mettons rapidement d’accord : il n’était de toute manière pas question de flatter les Défenseurs de la SF ou de protéger une littérature de ses propres monstres. En revanche, pour aborder puis exécuter ce traitement, il nous fallait un point de départ. Un matériau sur lequel reposerait par la suite toute la couverture.

Le chantier le plus intéressant pour prototyper nos idées était bien sûr le logo même de cette compagnie fictive. Travailler sur Cleer permettrait de saisir une "palette".

Cleer - illustration - logotype

Cette identité, nous l’avons précédemment décrypté : un premier jet avait vu le jour courant 2008 avant d’être mis de coté. Notre direction étant plus claire, nous pouvions faire table rase et recommencer. Cliquez ici pour lire l’intégralité du postmortem, partie 1 : le logo Cleer.

Lorsque l’on pratique l’illustration ou tout métier de création en général, la tentation de trop en faire revient très régulièrement (et l’expérience ne semble pas atténuer les effets enivrants de ce piège). Nous voulons empiler les effets, les formes, séparant peu à peu l’emballage de toute fonction. C’est une longue période réflexion, de nouvelles discussions, où les idées germent doucement, mijotent et, pour la plupart, meurent.
Depuis l’abandon de la figuration, s’incrustait l’idée de reconstruire un document officiel, l’apparente austérité d’une plaquette d’entreprise. Des lignes très rigides, des grilles imaginaires marquées, l’héritage à peine voilé du design suisse des seventies.

Plusieurs décisions sont prises :
1) Les couleurs du livre n’ont pas à être les couleurs de la marque Cleer ;
2) De grands à-plats de couleur aéreront la maquette ; le matériau même de la couverture gommera automatiquement une partie de la sécheresse du visuel ;
3) La marque Cleer, ses codes (la lumière, le bleu) s’insinueront par l’ajout d’une encre métallique, selon des diagonales précises ;
4) Pour achever d’intégrer de la profondeur au visuel, l’illustration de couverture sera séparée en deux niveaux, visibles via une découpe du recto de couverture (première et quatrième) ;

C’est ici que nous passons à la réalisation proprement dite.
Le premier jet, réalisé entièrement par un outil de dessin vectoriel, sera conçu en deux volets : d’abord prototypé sur une première version aplatie, un recto est d’abord défini ; puis un second fichier, le verso de couverture.
L’astuce ? Une partie de la couverture, de part et d’autre, est un rabat ; une fois imprimé au verso puis replié, si une découpe est pratiquée au bon endroit, une partie du verso de couverture deviendra alors visible.
Imprimé des deux cotés, la couverture présente alors une face claire, vaguement ocre et désaturée ; ainsi qu’une autre face, rouge, où s’imprime le logo.

Voici la couverture étalée :

Cleer - illustration - couverture étalée

... Puis avec ses rabats repliés :

Cleer - illustration - couverture repliée

... Vous noterez les découpes dans la première et la quatrième de couverture qui permettent de révéler d’un coté le logo Cleer ; de l’autre, un mot de l’éditeur (à projet exceptionnel, implication exceptionnelle).
Voici le verso, une fois "déplié" :

Cleer - illustration - verso de couverture

L’encre métallique, enfin, dont un détail des zones où elle s’appliquera (en bleu) est visible ci-dessous :

Cleer - illustration - encre métallique (zones)

Son utilisation nous permet de maximiser l’impact du livre. Par ses diagonales très brutales mais limitées en espace occupé (uniquement une morsure sur la marge gauche en première de couverture), par la passe sur les logos (Cleer au dos ; Denoël de même), le roman peut se démarquer visuellement de sa concurrence. Y compris en linéaires, où le dos du livre peut détonner au milieu de traitements uniformes. Nous poussons ici le vice en misant à ce point sur ce dos que les informations de titre et d’auteur y sont inscrites en blanc.

C’est un projet extrêmement coûteux qu’il faut par la suite valider.
Quand bien même certaines techniques sont modifiées voire escamotées (échange de l’impression quadrichromie contre une double bichromie ; retrait du pelliculage, etc.), l’utilisation simultanée de la découpe, du pliage et de l’encre métallique, nous restons dans des budgets sans commune mesure avec les titres habituels, de forme plus modestes.

Il fut un temps question de cartonnage moiré, ou traité de manière à posséder une texture intrinsèque que l’encre d’impression habillerait par la suite. Ici, un délit flagrant de gourmandise de graphiste ; mais une idée simple allait nous permettre nous seulement d’obtenir une équivalence, mais une texture harmonisée avec les formes géométriques de l’encre métallique.

L’idée était simple : reproduire de très fines diagonales offrant, sous le même angle que les formes métalliques bleues, de légères variations de couleur par rapport au fond de la couverture. Des traits peu espacés et suffisamment fins pour obtenir à résolution réelle un effet proche du moiré.
Impossible (ou du moins, interminable) à exécuter à la main, il nous fallait un peu d’aide que nous allions piocher dans la création procédurale.
Via Processing, nous allions développer un algorithme pour générer un fichier vectoriel (Processing est capable d’exporter du SVG) contenant une myriade de ces diagonales, selon une couleur et un delta de variation que nous aurions choisi au préalable. Un extrait du résultat ci-dessous. L’à-plat de couleur et mis en vis-à-vis de la texture obtenue :

Cleer - illustration - texture procédurale

Dernière chose. On posera certainement la question de la maquette, du logo : ces lecteurs avertis auront noté ma participation dans ce projet parallèle, où je suis censé proposer (et je dis bien : proposer ; à l’heure où j’écris ces lignes, rien ne nous dit que celles ci seront retenues) des pistes. Cleer ne disposera pas de ce relifting ; les prochains inédits Lunes d’Encre ne bénéficieront pas de l’identité de Cleer (du moins, rien de systématique). Cleer est un projet indépendant, à la fois arraché à toute ligne graphique de l’éditeur et héritier de la collection. Cela signifie deux choses : la fabrication est dite exceptionnelle.
1) Les résultats, chiffrés et critiques, détermineront s’il est intéressant de persister dans cette voie où l’éditeur injectera d’importantes ressources dans la fabrication de l’objet même ;
2) Le logotype qui ornera Cleer sera l’actuel demie-lune typographique.

Évidemment, il est difficile de rendre fidèlement l’aspect final du livre. Ce qui était déjà un peu vrai à l’époque de Vélum/Encre devient plus réel ici : impossible de rendre sur des previews numériques l’aspect du cartonnage, la qualité de l’impression, les reflets dans l’encre métallique où les jeux de perspectives ou d’ombres dans les découpes ; la prise en main du livre.
Soyons honnêtes jusqu’au bout : même à nos yeux, il est encore compliqué de visualiser parfaitement l’objet physique.
Nous devons nous en remettre à notre expérience et à notre intuition.
Nous entrons dans la phase finale, celle des inévitables corrections, des tweaks en tous genres, de l’export des différents éléments, des bons-à-tirer et de la mise en impression.

Le prix de vente, enfin ; soyons marketing : un grand pari de l’éditeur, car l’objet sera vendu à un prix relativement modeste (je me suis pincé pour y croire). Vous n’avez plus aucune raison d’ignorer ce roman.

_ + Lien permanent

Commentaires :

2. Le mardi 29 juin (10:35) par Jérôme

Comme tu le dis, difficile de juger sur une version numérique, mais ça m'a l'air très, très réussi. Bravo pour ce boulot, auteurs, éditeur et graphiste : je suis impressionné par l'ambition du projet et j'espère que ça va marcher auprès des lecteurs.

2. Le mardi 29 juin (10:46) par pat

Je dis bravo. Ah mais putain mais bravo.
J'ai du mal à le croire, même. Bravo.
Scié.
Bravo.

2. Le mardi 29 juin (17:52) par Ubik

Félicitations !

2. Le jeudi 1 juillet (23:31) par Naroungas

Le boulot est impressionnant !

2. Le vendredi 2 juillet (18:11) par Bruno

En voyant la couv j'avais pas compris que la demi-lune rouge était en fait sur le verso du rabat. Post très intéressant qui décortique parfaitement le processus de création ; reste maintenant à attendre le produit fini.

2. Le mercredi 31 août (09:56) par Munin

Je crois l'avoir déjà dit ailleurs, mais jamais ici, toute mon admiration pour ce travail, de la conception à l'exécution. Je reviens sur ce point "1) Les résultats, chiffrés et critiques, détermineront s’il est intéressant de persister dans cette voie où l’éditeur injectera d’importantes ressources dans la fabrication de l’objet même" : un an après, un bilan a-t-il été fait ?

2. Le mardi 20 septembre (17:21) par Daylon

Hello monsieur Munin,

Étant entre personnes de bonnes compagnie, je dois t'avouer que je n'ai eu strictement aucun retour concret sur les chiffres et, de toute manière, toute de l'efficacité de tout chiffre que l'on retirerait de l'expérience:
Le fait est que cela dépend de beaucoup de paramètres (quelles sorties au même moment, quelle mise en avant, quel budget marketing, quelles presse, etc). Maintenant, je vois ici et là sur l'interweb du bouche à oreille, des gens qui en parlent et il m'arrive de croire que l'esthétique du "produit" n'y est pas étrangère. C'était un très beau projet; je ne perd pas espoir que ce genre d'initiative réapparaisse, cher Denoël ou chez ses voisins.

For the record, je pense aussi que quand bien même des chiffres auraient été sortis, nous pourrions leur faire dire n'importe quoi, du genre "avec une couv plus standard, on en aurait vendu plus". La bataille du créatif fasse au marketoche ne peut pas être gagnée, il faut faire avec.

D.

Ajouter un commentaire :

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

_
Contactez les humains derrière le Moonmotel