Couverture pour le roman « Escape from Hell ! », de l'écossais Hal Duncan, aux éditions Folio.
Il s'agit d'une collaboration Daylon + Lasth, à l'heure actuelle non validée (nous insistons).
Drôle de parcours pour ce visuel ; notre troisième collaboration avec l'auteur (voir Vélum et Encre), un parcours chaotique, fébrile, pour illustrer ce très court roman (novella) aux forts accents d'actionner contemporain. 150 pages sous amphétamines de chaos, de rébellion, dans un New-York infernal, un Gotham, où quatre âmes fraîchement débarquées du Styx décident de se faire la malle. Un NYC/Gotham étrange, sombre, où la statue aveugle de la Justice remplace la Liberté ; où Central Park renommé Central Pit offre un puits sans fond vers les derniers niveaux de l'Enfer où vit Lucifer himself.
C'est le postmortem que nous vous proposons aujourd'hui, en quatre étapes. La suite, juste après.
Une création atypique, donc.
Les premières discussions remontent à mai 2009, entre Hal Duncan et Pascal Godbillon (directeur de collection Folio-SF). Chacun devait émettre des propositions, défendre ses idées et trouver la meilleure piste pour coller à l'écriture de l'auteur.
Il est apparu très rapidement alors que l'illustration représenterait ce New-York infernal. Ce monde contemporain corrompu en forme de collage, entité pleine et entière d'Escape From Hell. À titre personnel, je m'accrochais au moment clé de l'histoire, où les personnages renégats atteignent Central Pit. Quoiqu'il advienne par la suite, j'allais m'accrocher à ce pivot, point de bascule de tout le roman.
Il était évident que le ton de l'image serait dans l'esprit des actionners, eighties à 2k's, sous une couche pop ou grind. De l'imaginaire qui sente la poudre et le métal. Du contemporain ayant lâché la rampe du réel.
Vient alors le temps de la composition, des premiers roughs, où je partais, seul, sur une première représentation du Central Park à la Duncan. Les semaines passèrent où l'image devait se construire petit à petit ; il n'était pas encore question de collaboration avec Lasth.
Enfin, une première proposition fut envoyée à Folio pour validation...
... Proposition qui, vous devez déjà le deviner, fut rejetée.
Trop abstraite, pas assez directe. Il fallait produire plus figuratif, plus illustré (tel qu'on peut l'attendre, à la fois sur la collection et sur le genre en général).
Les délais, qui allaient nous poser quelques problèmes, m'obligèrent à proposer très rapidement (à savoir : le jour même du refus) une autre piste. Comme dis plus tôt, j'estimais impensable de montrer autre chose que le moment clé de Central Pit (pour tout un tas de raisons que je laisse aux lecteurs). Les illustrations UK/US montraient les quatre personnages arrivant en Enfer. Anxiogène, mais statique. Elle semblait plus dans l'esprit Left4Dead que dans ce que nous proposait Duncan, à savoir : le chaos généralisé en plein NYC. Me souvenant de toute une série de photos sur la ville, je me tournais vers Jean-Ruaud (voir son blog, Mnémoglyphes) pour lui demander s'il était possible de s'inspirer de l'un de ses clichés pour remonter une nouvelle composition de zéro :
Sur la base d'une avenue new-yorkaise, je proposais de représenter le crash d'un hélicoptère civil abattu. Une composition droite, centrée, brisée par la ligne brutale d'un appareil en torche.
L'idée est validée presque aussitôt, mais nous avons toujours notre problème de temps : impossible pour moi de refaire le dessin de la rue seul dans des délais aussi courts. Il fallait partager le travail. Disponible et possédant le style idéal pour ce genre d'image, je me tournais vers Lasth qui allait nous proposer un premier noir et blanc que nous allions corriger ensemble, en essayant de construire par aller-retours successifs :
Il était question d'obtenir une trouée de lumière centrale, des immeubles qui dépassent le cadre de part et d'autre, une rue imprécise d'où émergeraient certains détails. Le crash aérien.
Peu à peu nous obtenions un dessin robuste de Lasth que j'allais retoucher, où j'allais intégrer des textures et modifier certaines parties de la scène comme la rue ou le posing de l'appareil.
À ce moment, nous obtenions les premières validation de Folio. Comme convenu, nous allions proposer par la suite une version couleur. Une étape décisive, où nous devions, Lasth et moi, combiner au mieux nos univers pour obtenir une création qui respecte l'esprit du roman. Sur la base noir et blanc présentée ci-dessus, je commençais l'intégration de couleur :
Nous voulions une image énergique, gorgée de rouges et d'orange, un rappel infernal. Le roman parle de couleurs plus mauves ; nous nous autorisions néanmoins cette petite entorse pour "compresser" la logique du livre et transmettre l'image la plus significative au lectorat potentiel. Je posais des teintes, expérimentais de nouveaux effets (comme les flammes, jaunes, abandonnées par la suite). L'image, même si mieux composée que lors de nos premiers essais, reste indécise. La couleur semble étouffer ce que nous avions produit en noir et blanc. Comme diluer la composition. A contrario, la couleur apportait une profondeur à l'image (le fog visible avec la distance, essentiellement) qui manquait.
Notre ping-pong continue avec une peinture numérique de Lasth où il propose à la fois le prolongement et une correction de l'illustration :
Lasth propose avec cette version de désaturer lourdement les couleurs de la rue, retourner vers des représentations en noir et blanc des incendies, le tout afin de concentrer à nouveau l'image vers le crash. Il retouche l'hélicoptère pour rendre ses pales plus lisibles, établi des raccords plus doux autour de l'hélicoptère, teste une certaine uniformisation de la couleur pour le ciel.
La dernière étape, enfin, quand la source me revient entre les mains. Nous en sommes à notre quatrième échange entre Lasth et moi.
Il s'agit de rééquilibrer les deux visions de l'illustration : fixer les raccords couleur, rétablir ou affiner certains effets, corriger ce qui devrait encore l'être ; faire en sorte de lui donner l'âme qu'elle mérite.
Il ne reste alors plus qu'à faire une dernière calibration des couleurs pour guider le regard vers le tiers supérieur - centre de l'image et effacer les derniers artefacts/teintes inutiles : l'utilisation du fushia, par exemple, qui déséquilibrait l'image en créant un nouveau centre d'attention, une dissonance.
Ci-dessous, des détails de l'illustration finale :

L'hélicoptère civil en flammes, objet central de notre composition. Des matières et des raccords assez importants ont été fait, afin de parfaitement intégrer nos apports respectifs (le trait de l'un, les effets de l'autre). Les couleurs ont été sursaturées sur la frange à fort contraste au niveau du cœur de l'appareil. Les teintes, uniformisées pour obtenir un gradient le plus élégant possible.

Ici, nous pouvons constater la correction de l'illustration couleur avec son original noir et blanc pour redonner de l'énergie et des angles aux flammes. La retouche s'occupe de tout le raccord.

La rue, désaturée, avec quelques corrections mineures.
L'illustration finale vous a été présentée en début de post.
C'est un roman où les lecteurs retrouveront l'énergie de l'auteur (pensez au personnage de Jack Flash) et son utilisation du symbolisme chrétien dans un récit infiniment plus straightforward, moins formel, infusé de culture cinématographique qui prendra la forme d'une respiration pour ceux qui hésiteraient encore à se lancer dans les 1300 pages de Vélum/Encre. À ceux qui pensent qu'un roman divertissant doit forcément se réclamer du feuilleton à l'ancienne.
Date de sortie prévue : automne 2010.
+ Lien permanent

Nu.
Commentaires :
Elle déchire cette couv'
J'adore.
(j'aimais bien, mais moins, celle qui a été refusée.)
Génial. Entre le ras de bitume sans espoir, les façades mortes et l'incursion réaliste de l'hélico en flammes, c'est une image qui provoque vraiment quelque chose.
J'adore. C'est du grand, très grand, art.
(dommage de devoir ajouter la bande argentée et le logo de Folio SF)
Roh ! putain, ça en devient limite indécent. Génial !
Hello, vraiment impressionnant cette illustration..!
J'aimerais avoir quelques précisions,de l'étape photo à l'étape noir et blanc, comment vous vous y êtes pris ? Désaturer la photo, le contraste à fond pis quelques retouches, ou est-ce que vous l'avez carrément redessiner ?
Je vous remercie d'avance pour votre réponse, encore bravo.
Hello Yg,
Sur cette partie là, c'est la photo désaturée, des gradients grossiers, du remplissage bourrin de sélections à main levée + un brush dur de taille moyenne pour gribouiller les éléments manquants. Comme il s'agit plus d'un concept que d'une réelle base, on bosse généralement sur une définition assez basse (ici, de mémoire, je dois qu'il s'agit d'un 1200px de large bossé depuis un zoom à 50%). Ce n'est généralement pas l'étape où on s'applique le plus, dans la mesure où il est surtout question de prototyper assez vite un projet de couverture.
Lorsque le rough est validé, on lui fait faire un agrandissement à n% (à la louche:200-300%) et on s'en sert comme d'une ref pour bosser la couv.
Ensuite, pour sortir le premier jet B&W de l'illustration, Lasth s'est lancé sur un mix de peinture numérique (pour dessiner ses grands ensembles, les masses, les valeurs de lumière) et de "patchs" extraits de la photo d'origine fournie par Jean Ruaud, qu'il aura au préalable retouché (un "seuil" de différentes valeurs pour récupérer les détails qui l'intéressaient). Les raccords sont "peints".
Daylon
Merci beaucoup !
Je suis également illustrateur, et toujours à la recherche de travaux différents, j'ai découvert certaine des couverture à "étonnant voyageur", jsuis impressionné les illustrations de ce blog...