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vendredi 27 novembre

Les démons de Paris

Par

Daylon

, in

Illustration

Classé en : couvertures postmortem.
Jean-Philippe Depotte - Les démons de Paris (illustration)

Couverture pour le roman français Les démons de Paris de Jean-Philippe Depotte, aux éditions Denoël.
Comme à notre habitude, sur le Moonmotel, rendez-vous dans la suite de l'article pour découvrir le (copieux) postmortem de l'illustration.

Premier roman de Jean-Philippe Depotte (que nous vous avons présenté le mois dernier aux côtés d'autres auteurs plus connus), Les démons de Paris est un thriller ésotérique (comme son titre l'indique, donc) parisien, où l'action prend place dans un XXè d'avant-guerre, la première. On y croise un clerc parlant aux morts, des policiers un peu perdus, un clochard, Lénine en exil, le tsar Nicolas II, le ministère de l'intérieur... Et des démons. Je résume.
De son histoire ouverte au grand public, Gilles Dumay, éditeur de ce manuscrit arrivé par la Poste, sortira Les démons de Paris en roman français. Au temps pour l'amicale de la science-fiction.

Le projet est ici plus complexe qu'il n'y paraît : ouvert au nombre, mis en place dans les mêmes rayons où s'égaillent les best-sellers, il fallait parvenir à un équilibre entre une illustration représentative du contenu, un visuel que l'on puisse identifié comme "grand public" (si ce n'est pas une tarte à la crème) tout en respectant l'image des éditions Denoël, à savoir : des livres plus fins et mieux écrits que leurs petits camarades.
Soit, en plus clair : réussir le grand écart entre ce qui est à vocation commerciale et une certaine qualité de communication qui démarquera le titre du premier thriller venu.

Un peu d'anecdote : ce projet, sauf erreur de ma part, m'a été proposé pour la première fois au printemps dernier, pendant le bouclage de l'illustration pour Encre. À l'origine prévu pour une sortie mid-2010, ce titre a été déplacé au planning pour être finalement fixé à une sortie située au tout début de l'année 2010. Ce changement, il s'est bien sûr répercuté sur toute la chaîne éditoriale, jusqu'à votre humble groom, à qui il était désormais demandé de réaliser l'illustration, non pas en quelques mois, mais en quelques semaines (trois, pour être précis).
Étant une personne lente de nature, je préfère d'habitude laisser un projet reposer longtemps avant de m'y atteler. Cela peut prendre des mois. C'est une forme de sketching mental, où on assemble au hasard des idées, on imagine des compositions, sans urgence, afin de se laisser le temps de mettre le doigt sur une bonne idée.
Rien de tout cela ici, la première proposition de compo devait être la bonne, avec tout le doute qu'elle laisserait derrière elle pendant la réalisation.
Même réflexion au niveau des assets : je passe en général plusieurs semaines a créer et/ou accumuler les matériaux qui me serviront à créer l'image (photos d'environnements, shooting en studio, bricolages à la main, peinture, etc). Il a fallu ici plonger dans les archives, dans l'existant et trouver le nécessaire pour créer de l'image.

Work in progress : Les démons de Paris (premiers roughs)

Peut-être un coup de chance, ici, mais la première composition fut effectivement la bonne et une photographie d'immeuble m'attendait quelque part, dans les librairies de mon fidèle LX3. Une parfaite réponse à mes attentes.

Maintenant, disséquons l'image :

Work in progress : Les démons de Paris (première proposition)

Ci-dessus, ma toute première proposition de couverture.

Je me reposais sur quelques axes :
1. Représenter Paris tout en évitant ses pires clichés (même si l'on peut noter une Tour Eiffel sur certaines version ; tour très rapidement évacuée), y saisir un symbole. Saisir, aussi, un moment, un point de pivot dans l'histoire narrée par Depotte. Un immeuble parisien relevait de l'évidence (je vous laisserai découvrir pourquoi). Centrer le regard sur la fenêtre du dernier étage (ce qui sera fait par l'ajout du demi-cercle et un arc venus verrouiller le focus).
2. Montrer quelque chose de ces démons, de leur univers, de leur repaire. Il se trouve que le Luna Park parisien s'y prêtait à merveille. Le présenter renversé, dans des tons sombres, rouges, sanglant, un moyen détourné de symboliser l'Enfer, la corruption et la relation qu'il pouvait exister avec cet univers des Démons (situé au-delà d'une cassure mobile, non droite) et la scène de l'immeuble. Les rollercoasters comme des racines.
3. Identifier l'époque par le choix des tons, de la typographie (j'y revient plus bas). On retrouve une méthode déjà appliquée sur les Bibliothèques Rouges (je pense au Arsène Lupin ainsi qu'au Hercule Poirot) : exploiter l'art de l'époque. Ici, l'Art Nouveau, dans des courbes, des formes organiques qui se mêlent et se séparent sur des tons lumineux, pastels... Sans tomber dans le bête pastiche d'Alfons Mucha (difficile). La lumière était importante pour souligner l'ambiance tout sauf anxiogène, chose rare dans les thrillers (qui, par définition...).

Validée sur le principe (il s'agit du visuel transmis aux commerciaux), plusieurs détails gênaient encore, ce que Gilles Dumay et Jean-Philippe Depotte relevèrent.
Ce que nous appellerons par la suite "le sol", la zone noire inclinée dans le dernier tiers de l'image. Les formes "Art Nouveau" (guillemets) combinées aux réminiscences d'attractions détournaient le sens en lui donnant un rendu "lovecraftien".
Ensuite, le traitement donnait à l'illustration un rendu beaucoup trop moderne, malgré les longues heures de retouche sur l'immeuble (pour retirer tout ce qui pouvait être trop explicitement contemporain). Le traitement était trop lisse.
Et surtout, surtout, le rendu définitivement trop "bande dessinée". La couverture se devait d'être lumineuse, certes, mais les formes simples, pleines, serties d'un léger contour noir, ramenaient le visuel à une iconographie plus immédiate de la bande-dessinée et du récit jeunesse, ce que Les démons de Paris ne sont définitivement pas.
L'heure tourne et il est vital de proposer rapidement une solution à ce problème.

Étant graphiste, donc parfaitement illogique, j'ai repris les points dans le désordre :
Concernant le traitement, il était prévu dès le départ que l'image serait texturée. Mais peut-être était-il encore plus intéressant de tirer la photographie devenue illustration vers, à nouveau, la photographie. Rappeler de manière détournée, les anciennes plaques photographiques. Les images dites d'époque.
Exit ensuite le sol "lovecraftien" : les courbes y seraient abandonnées. À cette seconde, il était évident qu'une forme courbe et rouge ne connoterait rien d'autre qu'une tentacule ou de la chair. On retiendrait en revanche le parc d'attractions renversé, diabolisé, et uniquement ce parc.
Pour les formes courbes, en revanche, il s'agissait d'un point épineux : comment conserver le ton organique, l'aspect d'époque et lui injecter simultanément plus de force ?

Work in progress : Les démons de Paris (reconstruction, courbes)

L'idée d'une matière s'est imposée aussitôt mais quelle matière ? Que pouvait-on utiliser pour générer ces courbes, leur donner du volume, du sensible ?
Sachant qu'il faut réfléchir très vite, il faut aussi se limiter. Il serait inutile de tenter l'impossible, le long ou le compliqué. Ce matériau devrait forcément être à portée de main, facile à utilisé et immédiat. À nouveau par chance, cette fin d'année est propice au décoration de Noël. Guirlandes, étoiles brillantes... Et rubans pour paquets cadeau.

S'ensuit alors une séance de shooting sur fond noir de segments de ruban. Un long à les tordre sans les plier, à photographier, tenter de nouvelles combinaisons, rephotographier ; toujours un ruban à la fois.
On s'abandonne à ce moment à un certain empirisme : travailler avec un matériau physique apporte son lot d'aléatoire en même temps qu'un rendu, un volume inimitable. On accepte d'avoir de la perte, de voir photographier plus que nécessaire. C'est très intéressant dans ce qu'on peut en dégager : l'histoire traite des implexes, des personnes possédant chacune un pouvoir qui vont se croiser ou se quitter tout au long du récit, ce qu'on retrouve par un écho tout accidentel dans la fluidité des courbes.
La séance en boîte, une nouvelle séance de détourage pour isoler chacun des rubans s'impose, puis les intégrer tous ensemble sur un document de référence (ci-dessus) qui nous servira à sélectionner et positionner les éléments. Avec un peu de patience, on retrouve peu peu certaines lignes directrices de la première version : le nœud de la quatrième de couverture, l'envolée en première de couv. Et pour compenser ce que l'on perdait sur les formes elles-mêmes, j'optai pour profiter de la découpe pratiquée dans le visuel pour définir des zones de nuances (chose que l'on retrouve parfois chez les affichistes de l'époque) ; légères nuances, bleues ou plus chaudes. Conserver de la lumière.

Work in progress : Les démons de Paris (construction)

Bientôt, corriger certains éléments du sol, recentrer la grande roue, décaler un tampon postal du Luna Park parisien retrouvé sur plusieurs documents d'époque.
Très lumineuse, peut-être trop, il était nécessaire de trouver comment texturer l'image.

Work in progress : Les démons de Paris (texturer, les essais)

Il est de notoriété publique que les graphistes se servent dans les banques d'images achetées ici ou là, mais au-delà d'un certain manque de sincérité lorsque cette démarche est générale, il est beaucoup plus intéressant de produire soi-même ses assets. Rien de tel, donc, que de prendre du papier, des feutres, un solvant. L'idée était ici de générer une texture rapprochant l'image des anciennes plaques photographies, lui donner un côté légèrement altéré ; donner de la matière à la photographie pour lui ajouter une patine bienvenue. Enfin, lui accorder quelques zones de brillance, de l'humidité (une référence en clin-d'œil microscopique à la crue de la Seine au début du siècle dernier). À nouveau shooting, à nouveau une sélection des images.

Les premiers tests n'étaient pas forcément concluants, comme sur le test présenté ci-dessus, où l'image étouffait. Pour l'anecdote, les bords reprennent des éléments du projet Encre, ce qui est pratique pour obtenir des rendus fiables rapidement sans avoir à passer par toute la procédure de création des éléments nécessaires. Surtout quand le test n'est pas concluant. Après quelques essais, je décidai d'opter pour un bord très clair aux angles doux.

Voici un avant/après de l'image et sa texture principale :

Work in progress : Les démons de Paris (texturer l'image)

L'illustration était presque terminée.
Ne restait plus qu'à recalibrer les couleurs ; en particulier au niveau de la petite fenêtre de l'immeuble, élément d'importance dans l'histoire, où nous allions faire en sorte de lui faire émettre de la lumière. Enfin, désaturer aussi les bords de l'image, la faire virer dans un léger sépia, des tons ocres ou oranges.
La couverture était achevée.

Ci-dessous, quelques détails de l'image. La fenêtre dont je viens de parler :

Les démons de Paris (première de couverture, détail - 1)

Détail du "sol" et des formes composées d'attractions où s'insère le tampon Luna Park :

Les démons de Paris (première de couverture, détail - 2)

Détail des courbes sur la quatrième de couverture :

Les démons de Paris (quatrième de couverture, détail - 3)

Un petit mot enfin sur la typographie : c'est à la fois un devoir et une marque de respect que de vous parler de la fonte utilisée sur ce projet. Elle est un tout petit peu particulière car il s'agit d'un projet opensource, a priori destiné au web mais dont la qualité indéniable (qui ne va qu'en s'améliorant dans ses builds successives) lui permet d'être adaptée au print.
Il s'agit de la Sorts Mill Goudy, développée par The League of Moveable Type.
Si vous travaillez dans le web, ou exigez des contenus sur Internet qu'ils vous offrent un minimum de qualité, je vous conseille vivement de suivre ce projet. Je me permets de citer leur profession de foi : "We're done with the tired old fontstacks of yesteryear. Enough with the limitations of the web, we won't have it. It's time to raise our standards".
Idéale dans le cas présent, la Mill Goudy me permettait ici d'appuyer certains codes esthétiques de l'époque, tout en restant parfaitement lisible. D'autres fontes auraient pu mieux servir une esthétique orientée "art nouveau" mais se seraient montrées bien moins efficace pour communiquer le message du livre. Trop luxuriantes, organiques, elle se seraient pour ainsi dire fondues dans le rayonnage.

Notez qu'il s'agit du premier projet depuis Minuscules flocons de neige depuis dix minute (de David Calvo) où je mets mes mains dans les typos du titre.

Nous arrivons à la fin de ce postmortem. Achevée et déployée, la couverture ressemble à ceci :

Les démons de Paris (spread)

Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une agréable lecture.

Jean-Philippe Depotte, Les démons de Paris, présenté par Gilles Dumay, éditions Denoël.
Parution prévue : février 2010.

Commentaires :

1. Le vendredi 27 novembre (09:27) par Pat

Bon alors je l'ai déjà dit en privé, mais là, je peux le dire en public, cette couverture est exceptionnelle. J'irai même jusqu'à dire qu'elle tue.

2. Le vendredi 27 novembre (11:18) par Erispoe

Très belle couverture en effet. Beau travail.

Et comme toujours, tes explications sont plus qu'intéressantes.

3. Le vendredi 27 novembre (11:19) par Jérôme

Je ne peux qu'être d'accord avec Pat, cette couv est magnifique. Et merci pour les explications, c'est vraiment très intéressant !

4. Le vendredi 27 novembre (12:17) par Clairwitch

Ça fait suiveuse, OK, mais bon : cette couv déchire, bravo.

5. Le vendredi 27 novembre (14:10) par bebs

OUAAAAHAHAHAHH !

je suis aussi celui qui suit... !
Une couv. qui déchire !
C'est pas trop ce qu'on lui demande d'habitude... normalement, elle est là pour protéger non... ? (ok je sors...)

6. Le vendredi 27 novembre (14:38) par Pascal

Non, vraiment, elle pue du cul, cette couve. Bon, OK, je déconne, elle est très très bien. Pfff... Si on peut plus rigoler.

7. Le samedi 28 novembre (09:39) par Transhumain

Ouais. J'aime pas toujours tes couv, mais celle-ci déchire.

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