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_ 24/09/2009
_ par Daylon

Drama in timecode

La capsule écrasée sur ce terrain vide, noire et encore fumante ; de la glace incrustée sur le bouclier de rentrée, sa tuyère tachée, le nez contre la terre. La séance démarra ainsi. Très précisément deux minutes avant le générique, le générique, aussi puissant que je puisse le concevoir. Avant. Je devais avoir entendu parler de ce film, je savais que je n'étais pas là par hasard. Elle était venue, elle aussi. Même effacés les uns aux yeux des autres par la pénombre, je la savais à mes côtés. Elle attendait, elle aussi ; le début du métrage, une introduction.

L'homme déambulait au premier plan ; encore sonné ? Je l'ignorais. Il marchait, portait une combinaison du premier programme spatial américain, sa visière est levée. Le film se situait pourtant dans un lointain futur, je le savais, ça aussi, m'étonnai de cet étrange design. Un autre personnage était dans le cadre, son sexe indéterminé. Ils s'échangeaient des questions et des hypothèses. De la vie ici  ? Oui, peut-être, des ondes radio. Il porta l'écouteur à son oreille. Le voyageur était cadré mi-cuisses, de la poussière couvrait parfois l'espace qui le séparait de l'œil, de la caméra. Derrière, gigantesque, l'écho baroque d'une architecture qui me fit penser un moment à Blame, un dôme sculpté de formes impossibles à lire d'ici, un dôme plongé dans quelques ténèbres.
Lui même à peine visible, presque hors-champ : le sol droit, brun, ocre ; la photographie le rendait très pâle, véritablement stérile.
Et dans l'oreille, une piste son nous le révéla, le murmure cosmique d'émissions radiophoniques d'après-guerre ; "c'est impossible", nous dit-on. Loin de tout, le vide spatial et cet artefact, une mégastructure, peut-être une alcôve dans une sphère de Dyson. L'homme leva de nulle part les diagrammes bleutés d'une réalité augmentée, des infographies.

Et tous deux, des relevés, des senseurs, cet homme et l'autre voyageur comprirent qu'il ne s'agissait ni du bon lieu, ni de la bonne époque, comprirent aussi qu'ils étaient seuls et la structure intelligente, qu'elle pensait ; le projet du film semblait être contenu dans la photographie, les cadres, cette lumière, les mouvements des corps tout comme les machines inertes, les machines gigantesques / et vint le générique.

Tout le film, tout son drame, tout y était compressé. Dans ce générique l'événement, l'avenir de ces personnages de fiction tenait dans un montage tout en pudeur, ce générique, je saisissais une scène entre deux battements de cils, je refoulais les larmes, c'était brutal et parfait ; je saisissais : un personnage important, le personnage principal ; il se désintégrait à l'écran, il n'y avait aucun bruit, juste cette musique douce, il mourrait et je le savais déjà.
J'apercevais les voûtes bouleversées et les machines dans la tourmente, des capsules perçaient l'atmosphère et les nuages, l'air brûlait, les scènes clé dans le désordre, les plans étaient larges pour la plupart et en quelques instants tout était déjà dit. Je ne savais plus quoi faire, les images parlaient tant.

Ah, cette image : un cut influencé par le postmodernisme passait devant mes yeux, les images bercées dans les bras de Sylvain Chauveau et sa Composition 8, sans heurs ; les titres étaient blancs, la typo sans sérif ni prétention affichait les titres, des ancres encore plongées dans les eaux basses de la réalité, eaux bientôt asséchées ; les acteurs, l'équipe technique. L'image un peu grise.
Plus bas, incrusté : le timecode en chiffres digitaux oranges, parfois jaune, or et cuivre, il crépitait sous mes yeux. Il tremblait, aussi.

Quant aux spectateurs, je les ignorais : je me sentais seul responsable des vies déjà gâchées alors que le métrage débutait à peine, j'étais impuissant, l'image était documentaire ; filtrée, couverte de bruit analogique, l'image crépitante de caméras seventies, c'était voir Neil Armstrong s'écraser en direct sur le sol lunaire, dire que je manquais d'air et pressé par le besoin urgent d'appeller à l'aide, le poids apparent de mon ventre diminué, mon estomac sous gravité zéro et c'était insoutenable ; je cherchais à me blottir contre cette épaule, elle, certainement distante. Je sais qu'il ne s'agit pas de sa culture, ses goûts, je me souviens l'avoir traînée ici. Je demandais sa chaleur, sa joue. En cinq minutes terrassé, peut-être moins, pauvre de moi, sur le point de pleurer ces êtres qui n'avaient jamais vécu ni le temps de vivre le faux, le métrage, ce qui devenait soudain l'expression la plus pure de la fatalité, le drame parfait. Le nom, enfin, du réalisateur, abandonné sur le fondu au noir.

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