One Day
Benjamin
, pt.2
En partenariat avec "Mayku World" & "Glop ou pas Glop ?"
Titre : One Day
Auteur : Benjamin
Éditeur : Xiao Pan
Année : Mars 2007
Passons rapidement sur le retard du papier. Oui, nous sommes déjà fin avril ; on déconne ; que voulez-vous ma bonne dame : toutes les crèmeries ne sont pas aussi bien fournies les unes que les autres. En dehors de la pure galère logistique, il faudra tout de même noter la volonté de cohérence (fenêtre de tir, tout ça) avec le Pinkublog et le Glop.
D'ailleurs, maintenant que j'y pense : ce serait bien que je vous en parle.
Okay.
Papier. Crayon. Internet.
1. Parenthèse (oui, déjà) :
Sachez que One Day n'est pas chroniquable. Pas en soi. Ce serait un faux-sens : l'éditeur, Xiao Pan, pour nous avoir gratifié des productions les plus récentes de Benjamin, rend la tâche critique difficile (okay : impossible), quand on se base sur un bouquin de cinq ans son aîné.
On pourrait se contenter de bêtement le pourrir, dire que ce n'est pas bon, moins bon, que merde, l'auteur est meilleur que ça, blablabla. Vous pourrez toujours aller vous tripoter chez Chronic'art pour ce genre de papier.
Et lisez Orange, aussi.
Pour le reste : les anciens, les fidèles, les amis (y'en a encore), les fous, les branleurs, les noichs, les gens qui bullent sur leur lieu de travail, les gens qui ont déjà lu Orange, les autres aussi, veuillez lire le détail du pourquoi-du-comment-c'est-intéressant-quand-même. Ci-dessous. La vie est bien fichue, c'est dingue.
2. Ce qu'est One Day.
Un recueil de quatre nouvelles.
… Agrémenté d'un essai photo (autant le dire tout de suite : vain, voire un chouya ridicule) et du désormais classique portfolio.
… Voilà…
…
… Okay, c'est un peu léger. Approfondissons : considérez ce bouquin comme le meilleur moyen de comprendre le travail de l'auteur dans son ensemble. Une clé de décryptage. Ses techniques, ses influences, ses idées.
3. Généralités :
Par certains aspects, on sent qu'il nous manque encore de l'information sur l'œuvre de Benjamin publiée en France, agglomérée dans un triptyque One Day / Remember / Orange (et, avec un zeste d'audace, incluons aussi son roman, Underground, non traduit, mais dont vous pouvez glaner des tas d'infos dans l'interview de Benjamin).
L'entité dont nous parlons est donc Benjamin, version révisée 1999-2007.
C'est une période transitoire. Des années de bascule où l'auteur affine ses techniques et sa propre sensibilité.
4. Projection (du Moi, du Ça, du Grand Tout et du Vide Cosmique).
Nous parlons de transition.
Le fait le plus marquant et qui semble être devenu une quasi-obsession aux yeux de Benjamin, concerne bel et bien l'incarnation de l'auteur dans sa propre création.
Une projection critiquée de lui-même.
One Day est intéressant en cela : deux des quatre textes appliquent cette formule. L'impact sur l'histoire s'en ressent : l'auteur va enfin quelque part. Le lecteur, situé à l'autre bout de la chaîne, s'implique plus dans le récit car l'auteur lui-même s'est investi. On gagne en tension dramatique. Le fameux pathos (et hop, je fais mon quota de mots pour intelligents). Il faut s'en tenir aux matériaux traduits, mais " Fleur inconnue en été " semble être le premier récit à représenter l'auteur.
Mieux : le personnage est lui-même (ce sera aussi le cas dans Remember), un dessinateur de BD (wannabe, du moins), cherchant à représenter un morceau de son environnement/réel sur le papier. Chose qu'il va bien évidemment déformer et fantasmer.
De ces projections, il ressort certaines constantes : les personnages sont dépravés, naïfs, généralement rejetés par une société normalisée à l'absurde. Ce sont de jeunes adultes (One Day : cet ado attardé, soi-disant rebelle qui finit par passer une journée exécrable) ou des adultes retardés (Orange : l'homme périphérique à l'univers du personnage principal -l'adolescente-), arborant cheveux hirsutes, regard absent et barbe de plusieurs jours ; certainement du genre à récupérer tous les chats de gouttière).
Benjamin se met en scène et se critique, tout comme il critique la jeunesse chinoise.
5. De l'abstraction à la représentation réaliste.
Un autre grand trait de l'auteur se situe dans la représentation réaliste de ses personnages.
Remember bottait les fesses, de ce point de vue ; Orange vous plaçait directement à des hauteurs stratosphériques.
Mais ce n'a pas toujours été le cas.
Dans One Day, on repère très rapidement deux failles assez gênantes :
1 - La propension à caricaturer : on retrouve énormément de poses et de conceptions de personnages proches (voire carrément issues) des figures de stylisme. Lorsque l'on voit le cursus de Benjamin (le dessin de mode - voir Remember - , puis la publicité), on ne s'en étonnera guère.
2 - Parallèlement, la manie de neutraliser ces mêmes personnages. Prenez les récits de One Day. En particulier " Divagations d'un après-midi ". Effacez le nom de l'auteur et les onomatopées. Sérieusement ? Vous seriez capable de me donner l'origine du dessinateur ? Les personnages reposent sur une construction neutre : blancs, aux proportions identiques et aux traits du visage " normés ". Comparez à Orange et à la vie qui anime ses protagonistes, vous comprendrez.
Benjamin s'écarte ensuite de ces univers codifiés et se crée un réalisme plus personnel, qui lui apportera la réputation qu'on lui connaît aujourd'hui.
Quoique.
Il nous manque encore un ingrédient.
6. Le rough comme biais narratif.
La vraie réputation (en tant que dessinateur) de Benjamin, chez nous, c'est bel et bien cette capacité à utiliser un trait nerveux, des dessins dont la majeure partie tient du croquis et où seules les parties importantes de l'image sont détaillées.
Cette technique, de plus en plus répandue, n'est pas due à une prouesse technique, mais plutôt à la maturité de ses utilisateurs : ente la fin des nineties et aujourd'hui (disons : 2005), l'univers de l'infographie a subi de profondes transformations. Arrivée de nouveaux modèles de tablettes graphiques, plus abordables et plus performantes ; mises à jour majeures des logiciels de peinture numérique (dédiés ou non). Les mises en couleur ont évolué et beaucoup ont appris à donner un rendu plus proche du traditionnel (ou le geste est aussi important que la chromie). La tentation est alors suffisamment grande pour chercher à faire de l'ultra-réaliste (dans la veine des peintures à l'airbrush)… Et il faut du temps pour voir des dessinateurs accepter cette idée peu commune (en numérique, entendons-nous bien) et l'ajouter à la palette narrative. Benjamin est de ceux-là.
Cette volonté de " rough " se détecte déjà dans " One Day " (le récit éponyme du recueil), où la mise en couleur est remplacée par un trait très lâche, très nerveux ; sans plus d'attention portée aux détails.
Et, paradoxalement, ce sont dans les plus larges cadres que cette technique s'exprime le mieux. Doit-on y voir un corollaire avec l'évolution des cadrages et de la découpe de chaque planche (où les histoires gagnent en espace et en respiration) ?
7. Du work in progress (conclusion, en quelque sorte)…
Il suffit de lire ses postfaces, ses commentaires (ou même son interview, tiens, dites-donc) pour comprendre que ce travail est toujours en cours. Comme se découvrir chaque jour que le précédent était pétris de réflexes trop exaltés ou irréfléchis. Quelques fissures dans la narration qui subsistent encore aujourd'hui (en clair : le côté guimauve et très adolescent, finalement, de ses histoires). Fissures qui se comblent, petit à petit.
On vous l'a dit ; on le répète :
On souhaite le meilleur pour Benjamin. De la réussite. Et que la nouvelle garde en prenne de la graine.
PS : En revanche, on s'étonnera (légitimement) sur la qualité moyenne de l'impression pour la jaquette. Les plages noires sont fades, ce qui est probablement du à un mauvais calibrage CMJK de l'image. Pas bien.
Dossier crossblogs sur Benjamin :
Voir aussi : "Portraits de l'auteur"
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