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Maigrement protégés, mais protégés quand même : nous, sous les vitres dépolies et ruisselantes, protégés du monde par des portes calfeutrées et des rideaux. On perçoit des rires, le goût de l'alcool, le tabac fumé trop vite ; notre bulle saturée de particules toxiques.
On n'ose lever la tête, cède parfois que pour capter le balayage de spots étrangers : des faisceaux appartenant à des montres mythiques que l'on n'identifie pas, nous chercher et nous détruire peut-être. Nous préférons nous replier ; nous ennivrer encore.
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Ce seront des terres que tu ne traverseras pas, des prairies localement congelées. Tes pieds s'enfonceront dans la boue et les arbres te retiendront, ils essaieront, leurs mains et tellement de doigts rigides griffant ta peau, tes joues ; secs, noueux, ces doigts pris dans les vêtements et tu t'acharneras à marcher, les ignorer ou t'en arracher.
La nature carbonisée t'avait pourtant prévenue : tu enjamberas les barbelés, couperas les grillages, renverseras les piquets de bois ; la terre gondolée laissée à l'abandon, de l'eau grise dans les creux, tes pas dans les flaques, le plomb au-dessus de ta tête pèsera lourd. Tous de te retenir, t'empêcher de voir de l'autre coté. Elles te le promettent. Ne jamais les atteindre.
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On me demande : est-ce bien pour nous protéger ? Nous sommes stoppés au bord de la route, l'étroite langue de bitume usé par les saisons, les bas-cotés boueux et les dernières congères rassemblés à l'ombre. On me montre le crépuscule fuyant, le ciel volcanique et la trop rare pointe de civilisation visible entre les chairs du bocage.
On s'égare, on hésite.
Quant à moi, je ne vois que les lignes, les segments sombres et leurs contrepoints clairs, les lignes croisées à angle droit ; les parallèles des arbres ou les parallèles de verdure. Je ne vois que la géométrie et l'étrange émanation triste du paysage.
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« Oh, bien sûr, ce n'est pas encore le printemps. »
Derrière des kilomètres d'azote se profilent le chef de nouveaux cargos de neige ; des nuages très haut hissés sur l'horizon, têtes et épaules, mais ils sont encore loin, peut-être qu'ils nous contourneront de guerre lasse.
Les arbres sont découpés dans l'atmosphère, devant eux, les cargos ; les arbres en figures simples, presque de la déco pour intérieur chic. La neige élégante habille le creux des sillons enfin mis à nus, la glace sera bientôt un faible souvenir. Les sillons déjà verts et la nature prête à reconquérir.
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Brisées, jetées dans les eaux ; noires celles-ci, épaisses, la surface souple du courant, l'eau épaisse presque gluante. Et brisées, donc, les pièces et les fenêtres, les habitats illuminés de l'intérieur, ces ventres aussi.
Deux immeubles, épaule contre épaule, l'image binaire de la ville, tantôt bleue puis plus proche de la chair ; mais les fenêtres parfaitement normées. Les mâconneries presque invisibles dans la nuit. Et l'eau. Encore. Tout courant semble annulé. Les vagues en souvenirs, en restes d'inertie.
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Des signaux, des pulsations, le bruit des moteurs. Le regard brûlant des phares lors qu'un un bus change de direction, un bus ou un taxi, les néons dénués de sens de chaque côté de la rue. La rue est aléatoire, magmatique, bouillante, orange et bleue aux points chauds, blanc lorsqu'elle atteint son point de saturation.
Les passants n'ont pas de noms, les véhicules roulent sans voyageurs. La ville est mécanique.
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« Je la vois comme une phase terminale. Non. Une rémission. »
Ça me fait rire, mais je ne suis pas sûr d'avoir le cœur à la joie. Pas tout de suite. Elle le comprend, elle insiste :
« Je sais comment tu définirais la dernière glaciation.
— Ah oui ?
— Blank. C'est tout. Tu dirais : blank. »
L'air est piquant, vif, mais ce sont de vraies couleurs qui émergent encore timide. Les spots autour du terrain semblent fiers. L'ambiance tient à très peu de choses.
Ce n'est pas encore fini, ajoute-t-elle. Ce n'était qu'une apnée.
Le mouvement reprend. Les particules suspendues retrouve un état d'animation. Ce sont ses mots. Je n'ajoute rien.
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Les logements déguisés en muraille, en contrefort de quelque chose qu'on imagine moins sordide au-delà. Une étrange défense habitable et on se retient de l'imaginer constituée de pièces mobiles droites, rigides, impériales mais très pauvres ; l'architecture sans autre génie que la puissance, l'assemblage si compact qu'il nous apparaît maintenant émergé d'une science-fiction oubliée, un bunker aux architecture reniées d'avant-guerre.
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Le visage typé européen d'une ville contemporaine, le béton simple coulé à la tonne, les monuments dégageant de leurs épaules massives un morceau du paysage ; les têtes des bâtiments généralement basses, peintes de luminescence bleu-vert sur des ombres bouchées.
Une tour ouvre l'œil sur le fleuves, ses alentours, les fenêtres allumées puis éteintes en séquence linéaire qui se répète ; la tour, froide, un peu menaçante malgré la distance, la montagne Sainte-Geneviève dans son dos et la circulation mécanique sur les quais pour entraver la vision ; le sang affadi que les véhicules rejettent de leurs phares pour contrer l'autre rive.
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Elle vient se dissimuler dans l'ombre, inquiète. La vôute limpide se montre garante du froid, mais le gel se méfie, recule vers l'ombre. De la saleté se révèle, le blanc est celui des murs, celui des matériaux humains ; la glace cherche les angles, recule encore.
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Ils avancent en procession sans même y penser, la nuit est pesante sur leurs épaules, tout autant sur les épaules de la ville, Quai de Loire. La nuit goûte du toit des immeubles, plonge quand l'éclairage vient à manquer.
Les sons sont absents, remplacés par un bourdonnement, le montage compressé des feulements de moteurs, l'éclat écrasé de klaxons erratiques. Un bourdonnement pour habiller l'assemblage des lumières ; les vitrines et les feux, les écrans lcd et les phares, les reflets sur le sol humide ; fondus en rivière de lave à l'apparence glacée, une représentation terrestre du centre galactique. Et ces silhouettes que nous suivont ; elles sont uniquement vues de dos, les limites floues et les démarches incertaines. Mécaniques.
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Ils percutaient les murs, roulaient sur le sol après réception, ils sautaient, oui ; ils avaient même fini par abandonner les gants ; ils n'hésitaient plus à se cogner. À mains nues. Et le talc se dissipait en faibles nuages que les effets spéciaux foudroyaient à l'impact ; de leur front, la sueur s'élevait, finement vaporisée, un flash unique pouvait révéler les particules.
La simulation ne suffisait plus à compenser les coups, les coups portaient parfois, une lèvre éclatée, ils se marraient les mecs, totalement anesthésiés par l'euphorie et la brutalité.
À chaque coup, les bras ou les jambes se nimbaient de bleu ; à chaque geste technique, des formes géométriques simples, matérialisées dans l'air étouffant du salon que les persiennes découpaient au préalable en tranches fines de jour. Ces abrutis se marraient.
Nouveaux coups portés avec puissance, du K1, les marques humides de pieds nus sur le parquet. Les deux combattants percutèrent le mur porteur.
La peau claquait à chaque fois et l'ambient des joueurs habillait le tout de sons irréels, toujours exagérés. Les maillots collaient au corps.
Des coups spéciaux enchainés derrière moi, les acrobaties assistées.
Les points dressés en chiffres lumineux d'or sur la tangente du combat permettaient de délimiter les silhouettes quand elles se jaugeaient, les respirations profondes, l'essoufflement puis relancer un enchaînement. Bientôt, l'un des gars devait dégainer un konami-code. Un éclair blanc noya la pièce.
Finish him.
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La banquise commença à refluer, la neige réduite en archipels compacts ; le sol enfin révélé mais couvert d'une pellicule glacée, invisible, traître, mais toujours bleue : sa beauté vient la trahir. Le bitume y semblait piégé, sous le gloss, piégée par la banquise affaiblie mais toujours dominante. Ces couleurs si intenses qu'elles nous forcent à détourner le regard.
Mais, heure après heure, gagner des mètres carrés autrefois perdus que l'on mesure au nombre régulier des marquages.
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Ici aussi, le monde est blanc, mais la glace moins épaisse, blessée là où passent certaines machines.
Des plaies ouvertes, des tissus déchirés bleu nuit, des cicatrices molles parfois grises. L'hégémonie imparfaite de l'hiver.
On découvre une figure humaine pratiquement hors cadre. Il faut bien chercher pour l'apercevoir, encore qu'elle demeure silencieuse, distante et anonyme. Elle n'a d'autre valeur que l'indice, la possibilité de créatures au sang chaud, quelque part, survivant malgré la glaciation brutale.
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On la comparait à un désert. La campagne était rase, décharnée ; l'écorce nue des arbres laissés pour morts violait l'uniformité du paysage. On en venait aux mêmes constatations avec les bâtiments, les rues, les quartiers qu'on qualifiait "de vie" : vides, géométriques et couverts de neige, si bleu qu'on pouvait en avoir mal aux yeux ; le teint azoté pour toute chose, tout décor, du bleu écrasant.
Le monde était calme dans l'abandon. Et pourtant, on ne pouvait y croire, on ne pouvait ignorer ces quelques empreintes laissées dans la neige.
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