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« C'est très étrange »
Elle s'appuie à la balustrade, elle se penche ; des véhicules balaient l'espace dans notre dos par excès de vitesse. La rive droite enfle, c'est très net, le reste de la ville recule dans la nuit.
Et la ville semble bourdonner dans le froid. Ce bourdonnement : un son électronique très discret rythmée par le passage des phares, encore un peu estompé par le poids atmosphérique.
La circulation : de plus en plus de voitures. C'est ce qui la marque, elle, lorsqu'elle me dit que cette scène est étrange. Les lumières fusionnent, rayonnent de plus belle avant d'embraser, finalement, toute la rue, la berge, en faire des braises qu'on n'ose toucher. Très étrange aussi, la réaction du ciel en contraste devenu un parfait turquoise.
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Couverture pour le roman français Les démons de Paris de Jean-Philippe Depotte, aux éditions Denoël.
Comme à notre habitude, sur le Moonmotel, rendez-vous dans la suite de l'article pour découvrir le (copieux) postmortem de l'illustration.
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La fuite n'est plus qu'à quelques mètres, quelques dizaines. Son accès : barré par un gardien, une créature haute, menaçante, les armatures métalliques brandies ; elle est tapie dans les derniers recoins d'ombre. À l'arrière-plan, la ville ignore le danger, les loups monstrueux dans leurs chemins de terre maculés d'encre.
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Le vent nous repousse parfois, catapulté de l'amont, de quoi former ou lisser le courant du fleuve opaque.
Des berges ou des ponts, l'œil dans les fragments bleus, dans l'eau grise.
De chaque côté, des pierres blanches ; des structures peintes, blanches, elles aussi ; le même blanc au loin, sur le toit des immeubles et les vapeurs épaisses sorties de nulle part. Des températures basses. Le matin.
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Les marcheurs gardent la main en visière. Des bouteilles d'eau sont ouvertes, des respirations se font profondes. Des fronts brillants de sueur.
L'été tombe des hauteurs, écume les façades et les surfaces réfléchissantes, vient blanchir le détail le plus banal ; des écritures maladroites pendant quelques heures devenues éblouissantes et les rues vues au travers, nimbées.
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Dans certains souvenirs, les hauteurs que nous allons gravir se montrent rares en accès.
Tortueux, abruptes, étroits, parfois à peine praticables : ils tracent des chemins d'homme où fleurissent les bâtissent ; des maisons maigres pour leur part, aux murs anciens, elles se tassent les unes aux autres pour concentrer la chaleur et le tisus social. En été, écrasées de soleil, leurs murs clairs renvoient autant de lumière que l'azur, leurs ardoises chaudes.
Et perdu sur ces mêmes hauteurs, un minuscule clocher qui semble garder le silence depuis des siècles.
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La pluie tombée a couvert l'asphalte, collé les feuilles au sol, formes des flaques suivant avec imperfection le dessin des ombres.
Parfois, une rigole, quelques lignes humides forcées par la courbure du sol.
Des masses organiques d'automne tassées dans les caniveaux, alignées sur les bandes jaunes ; jaune comme les arbres. Les tôles brillantes, lavées, parfaitement blanches de soleil pâle. De l'ombre complémentaire dans le relief des bas-côtés.
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Encore qu'ils soient trop petits pour être vus, ils sont aussi anonymes, les individus filent trop vite pour être reconnaissables ; ils s'effilent dans une longue chaine organique, liquide sur le lit des rails.
Derrière le translucide du hangar surplombant, le plexiglas au balcon royal habillé de bleu : d'autres êtres. Nous le supposons. Eux-mêmes flous dans la longue exposition.
Et le sol et le décor : forcément plus net, protéens, solides et précis ; les infrastructures obéissantes, elles remplissent jusqu'à leur contrat esthétique : structurer le tableau, guider la composition, oser choisir deux teintes dans le spectre et encadrer la vie pendulaire.
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Les éclaircies telles que décrites par le sol et les murs par leurs plans gris parfois marqués. Les ombres larges, en pleine journée profondes, glissent sur chaque forme, chaque relief ; elles parcourent ces rues, avancent bientôt sur d'autres rues toutes proches, elles avancent, s'élargissent et nous dispensent d'un printemps à l'envers. L'air doux.
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Le complexe est vaste mais les allées silencieuses, un peu froides. Les portes closes en ce jour de chôme, les sécurités parfaitement verrouillées.
Le métal patiné, autrefois peint et maintenant blanchi, un peu usé par le temps heurté à son seuil.
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Vautours bienveillants aux gorges trop sèches, les mousses que l'on gomme à la première gorgée et la stout fraîche. Ces mains promptes à saisir la bière couleur de nuit. Les tables bancales et le bois lui-même sombre. Le bar sur le point de fermer.
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Elle s'arrête, me presse soudain le poignet, elle me dit « regarde, regarde» ; elle ajoute « tout se fige ». Le cadre s'élargit et j'aperçois à mon tour le paysage, les couleurs réduites en un spectre harmonieux, les arbres et les immeubles conçus dans les mêmes matières, les courbes plus claires du terrain et je n'avais pas remarqué l'automne fermant dans notre dos la marche du temps passé.
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Oser marcher sous son ombre, subir le poids écrasant du temps convoqué, le voir braver la nature, contrer le chaos souple des plantes et déployer son corps titanesque, ne jamais oser le regarder en face, ne pas croiser son regard diffu. Le lettrage est ce visage sans serif, luminescent, bien plus grand que nous. Nous marchons et préférons l'ignorer.
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Ils s'ignorent quand il traversent le hall, ils marchent d'un pas pressé ou cherchent leur chemin : réduire les collisions de silhouettes à leur strict minimum est un objectif commun, groupe de voyageurs tractés ou anonymes tractant les bagages.
Du café, se protéger des mouvements et des micro paniques contrôlées uniquement en surface ; collé contre la vitre, soft drink à portée de main.
Observer aussi deux personnes inconues l'une à l'autre croiser leurs regards et prétendre une seconde sans échanger un mot qu'ils se connaissent depuis toujours.
Nous la devinons sourire, mais ce sourire arrive trop tard ; lui, il a cherché à ne rien montrer et le regrette déjà. Puis, d'autres passagers, d'autres masses, encore. Ombres bleues et contrejour des voyageurs en transit ainsi que d'autres, comme nous et en retrait, en attente.
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S'arrêter et se figer en bord de rue, en bord de ville, au bout des lignes de transport et apercevoir de petits détails. Par exemple, le mouvement sans volonté et pourtant inéluctable des feuilles, mouvement inspiré par le temps et les dépressions venues de l'ouest ; l'eau, la tristesse aussi, à pousser les troupeaux minuscules de feuilles craquantes. Les rues sont elles même dépouillées en ce dimanche, comme bientôt les arbres. Les feuilles poussées au niveau du sol ; elles s'éloignent des voitures aux tôles froides garées non loin de là, quitter le couvert des frondaisons moribondes.
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Aujourd'hui, petite entorse au débit constant du Moonmotel.
Aujourd'hui, je vous laisse en compagnie d'un copieux article.
Je me suis longtemps contenté d'interventions lapidaires sur les forums en me disant que cela ne valait pas vraiment la peine de développer mes griefs vis à vis de la Science-Fiction, du fandom et de tous les machins orbitant tout autour. Et puis, à force d'en parler à droite et à gauche, à voir que certaines opinions partagées ne sont jamais exprimées, on se dit qu'il faudra bien à un moment ou à un autre que ça sorte. Jusqu'ici, j'ignorais comment et à vrai dire, j'avais encore du mal à formaliser correctement ma pensée. Et le temps passe.
L'avenir précisera le timing exact, mais nous sommes à la veille d'une belle tempête dans un verre d'eau. Nous verrons des dizaines de pages de forums gavées de réactions indignées ; nous les verrons ponctuées de vannes à l'emporte-pièce et de traits d'esprit à l'avenant.
La plume de Fabrice Colin en sera la cause, suite à son article fraîchement publié sur le Cafard intitulé « esthétique du lâcher-prise », que je vous laisse lire avant de reprendre ici.
Et puisque je suis le premier à me plaindre du manque de prise de parole dans un milieu où domine la voix chevrotante du genre qui nous intéresse ici, je me dois à mon tour d'y aller de mes deux sous. Considérez ce qui suit comme un devoir de tea boy.
À noter que cet article est partie intégrante d'un faisceau de réflexions autour de la question de l'avenir de la Science-Fiction :
1. Systar, « La troisième dépossession » ;
2. Epikt, « Contre la science-fiction ? Vraiment ? ».
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Seconde livraison de portraits ; toujours à l'occasion des dix ans de la collection Lune d'Encre chez Denoël, fêtés dignement à la librairie Millepages, à Vincenne.
Quelques portraits, où l'on présentera Jean-Philippe Depotte, nouvel auteur Denoël.
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Les murs ont poussé très haut et très vite ; à chaque jour ses nouveaux étages, ses dalles de béton, les poutres fixées, des échafaudages partout. Des angles aussi, une quantité phénoménale, et des droites non parallèles ; ils dévoraient le ciel dans un grand festin abstrait. À serrer le cadre nous tombions dans un tableau sans profondeur, pendant que les grues piquaient le ciel et le labouraient.
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